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Interview Terrain

Pourquoi la majorité des GTB n'atteignent jamais leur potentiel

Interview avec Yacine Ben Youssef, consultant GTB indépendant. 6 ans d'expérience, des dizaines de sites audités.

Trajectoires GTB·par EcoMakers
12 min
15%
des bâtiments équipés
~50%
non exploités efficacement
20-30%
d'économies possibles
Sources : Observatoire GIMELEC 2024 et ADEME

15% des bâtiments équipés. La moitié mal exploités. Des millions d'euros d'économies qui passent à la trappe chaque année.

Pourquoi ? Comment éviter ça ? Yacine Ben Youssef nous livre un retour d'expérience terrain sans concession. Pour tous ceux qui conçoivent, installent, exploitent ou commandent une GTB.

« En 6 ans de carrière, je ne suis jamais arrivé devant une GTB parfaitement exploitée. Jamais. »

D'après mon expérience, peut-être 5 à 10% des installations sont réellement performantes.

1. Parcours

EcoMakers : Tu as cette double casquette automatisme et énergie. Comment tu l'as construite ?

Yacine : Je suis automaticien industriel de formation, j'ai commencé chez Procter & Gamble. Là-bas, j'ai vu plein de problèmes sur la partie énergétique, donc j'ai suivi une formation complémentaire. Quand tu fais de l'optimisation énergétique dans le bâtiment, tu tombes forcément sur la GTB.

Depuis 2023, je suis freelance, j'ai travaillé avec des boîtes comme Delta Dore, GreenFlex, E'nergys, Nextiim et maintenant en direct avec les clients finaux. Audit, pilotage de projets, accompagnement à l'exploitation, AMO.

EcoMakers : C'est quoi le problème avec les profils mono-compétence ?

Yacine : La grande majorité des automaticiens que j'ai rencontrés n'avaient pas de formation en CVC. Ils ne savent pas toujours optimiser les fonctionnements d'une pompe à chaleur ou d'une chaufferie. Ils traitent parfois de la donnée sans comprendre précisément ce qu'ils gèrent.

Et inversement, les énergéticiens ne maîtrisent pas toujours la programmation. Rares sont ceux qui ont la vision complète.

2. Diagnostic terrain

EcoMakers : Quand tu arrives sur un site, par quoi tu commences ?

Yacine : D'abord je regarde la GTB elle-même. Comment elle a été faite, quels capteurs, quels équipements. J'arrive souvent avec mon propre matériel, un capteur thermique, pour comparer la data affichée avec la réalité terrain.

Ensuite j'audite armoire par armoire. Je vérifie avec le client s'il y a eu des ajouts d'équipements. Et surtout je prends le ressenti client : qu'est-ce qui ne marche pas selon lui ?

Côté documentation, c'est souvent le désert. DOE incomplet ou inexistant, schémas qui ne correspondent plus à la réalité, mots de passe perdus, personnes formées qui sont parties.

3. Les trois problèmes récurrents

EcoMakers : C'est quoi les problèmes que tu retrouves systématiquement ?

Les capteurs

Yacine : Les capteurs, c'est LE problème numéro un. Ils sont tout le temps en rade. Quand ils sont mal placés, c'est pire que de ne pas en avoir : ça donne une information fausse qui fausse toute la régulation.

Exemple : tu mets un capteur près d'une porte qui donne sur l'extérieur. Il affiche 8°C alors qu'il fait 14°C dans le reste du bâtiment. La GTB croit qu'il fait froid, elle fait tourner le chauffage à fond. Surconsommation massive et usure précoce des équipements.

« Un capteur mal calibré d'un seul degré, c'est 7% de surconsommation. Un degré. »

Les GTB à zéro euro

Deuxième problème : beaucoup de GTB ont été installées à zéro euro pour le client, financées par les CEE. L'intégrateur cherchait à faire de la marge, le client n'était pas regardant. C'était gratuit.

Résultat : des GTB low cost, aussi bien au niveau des équipements que de la régulation. Pas de commissioning, pas de PID, pas de réglage fin. Les sondes n'ont pas été mises en hauteur parce que louer une nacelle, ça coûte 1000€ par jour. Sur un entrepôt avec 24 cellules, tu ne vas pas payer 12 jours de nacelle pour placer tes sondes correctement.

Aujourd'hui, ces GTB ne sont ni conformes ni efficientes. Certaines font même surconsommer. Quand j'arrive sur un site et que je demande si c'est une GTB financée à zéro euro, je sais déjà sur quoi on n'aura pas investi.

Tout est en manuel

Troisième problème : quand j'arrive, tout est forcé en manuel. Les gars du terrain ont ouvert les armoires et tout bypassé.

Alors oui, c'est une aberration. Mais si ta GTB ne fonctionne pas, tu mets en manuel pour que ça marche. Le vrai problème, c'est que l'installation n'a pas été bien faite ou que personne n'a été formé.

4. Cas concrets

EcoMakers : Tu peux nous donner des exemples concrets ?

L'entrepôt de Lyon

Yacine : Un entrepôt logistique à Lyon. Le client me dit : « Ça ne marche pas. » Quand j'arrive, je vois le problème très rapidement.

Le mainteneur avait voulu ajouter des fonctionnalités. Il avait commandé des cartes Wago et les avait pluguées sur l'automate. Sauf que chez Wago, il y a un ordre à respecter pour les cartes. Ça a bloqué l'automate. Il est resté figé sur « chauffer à fond » pendant un an. Surconsommation énorme.

Le client voulait attaquer l'intégrateur en justice. Sauf que le problème venait de l'interne. J'ai résolu en ajustant l'ordre des cartes. Le jour même, c'était réglé.

La GTB neuve qui surconsomme

Autre cas : je suis arrivé sur une GTB neuve, installée depuis trois mois. On avait promis 20% d'économies au client. Il avait surconsommé de 10%.

En une semaine et demie, sans changer d'équipement, juste en reprenant le paramétrage, on est allé chercher 45% d'économies dès la première année. L'outil était là, il était juste mal utilisé.

« En moyenne, je ne peux jamais arriver devant une GTB sans faire au minimum 10% d'économies avec des ajustements simples. Et souvent, c'est bien plus. »

Le litige évitable

Dernier exemple : une foncière commande une GTB financée par les CEE, environ 70 000 €. Son locataire, présent depuis 20 ans, avait des attentes différentes : il voulait aussi la gestion de sa partie industrielle, soit une demande globale à 160 000 €.

L'intégrateur a livré ce qui était au devis. Le locataire a refusé de signer la réception. Litige pendant plus d'un an.

Je suis intervenu pour faciliter la situation. Le problème de fond ? Incompréhension du besoin, mauvaise expression des attentes, et personne pour faire le pont entre les parties. C'est un cas d'école, et il y en a beaucoup.

5. Les causes profondes

EcoMakers : Comment tu expliques ces situations ?

Un problème de marché

Yacine : La GTB, tout le monde en veut, personne ne veut payer le prix. Le surfinancement par les CEE a créé des attentes irréalistes. Les clients ont eu du gratuit pendant des années. Maintenant, quand tu leur proposes quelque chose à 100 000 €, ils ne comprennent pas.

Je n'accuse pas les intégrateurs. C'est le marché qui veut ça. La ressource coûte cher, les prix sont tirés vers le bas. Quand le chantier dérape, c'est quoi qu'on coupe ? La formation ? La documentation ? La finesse de régulation ?

Et malheureusement, une GTB livrée sans formation ni documentation exploitable, c'est une GTB abandonnée. Une de plus qui ne servira à rien.

« Quand c'est pas cher, c'est trop cher. Une GTB mal pensée peut te faire consommer 30% de plus que ce qu'elle devrait. »

Un problème de compétences

Il y a aussi un vrai retard au niveau scolaire. La GTB, c'est le cerveau de l'installation. Et pourtant, un chauffagiste, un électricien, ils travaillent avec ce cerveau tous les jours sans forcément savoir le lire.

La GTB, c'est en réalité 5 métiers en un : automatisme, CVC, électricité, réglementaire et énergétique. On ne peut pas demander à une seule personne de tout maîtriser. En revanche, chacun devrait au minimum savoir l'utiliser pour ce qui le concerne, et faire appel aux bonnes personnes quand il y a besoin.

6. Les solutions

EcoMakers : Concrètement, on fait quoi pour améliorer les choses ?

Les quick wins

Yacine : Un truc simple : réduire le temps de chauffe de 30 minutes avant la fermeture. Ça se fait en deux clics, c'est des milliers d'euros économisés par an.

Autre quick win : auditer les plannings. Sur les sites que j'ai pu observer, j'estime que près de 70% des bâtiments ont des plannings obsolètes.

L'accompagnement

Il faut un accompagnement dans la durée. Quelqu'un qui fasse le pont entre l'intégrateur et l'exploitant. De l'AMO, du suivi énergétique, de la formation continue.

Un audit suivi d'un accompagnement à la décision, ça peut coûter entre 3 000 et 20 000 € selon le site. C'est souvent rentabilisé dès la première année.

Bien faire dès le départ

Si on part de zéro, trois choses essentielles :

  1. Des capteurs précis, bien placés. Oui, ça coûte 1000€ de mettre une sonde correctement avec une nacelle. Mais cette sonde va faire économiser des dizaines de milliers d'euros sur les années à venir.
  2. Être accompagné dès le début pour définir le besoin et le traduire en spécifications.
  3. Prévoir le budget exploitation : 60-70% pour l'installation, 5-10% pour la formation, 15-20% pour le suivi sur les premières années.

7. Conseils

EcoMakers : Des conseils à donner selon les profils ?

Pour ceux qui débutent dans la GTB

Yacine : Comprendre les équipements CVC avant de programmer. Savoir comment fonctionne une PAC, une chaufferie. Sans ça, on traite de la donnée sans comprendre ce qu'on gère.

Et éviter l'erreur classique : mettre des températures arbitraires « pour avancer », sans se poser, sans appeler le client. Ça crée des surconsommations dès la première seconde.

Pour les donneurs d'ordre

Faites-vous accompagner. Beaucoup de property managers veulent gérer eux-mêmes leur projet GTB. Sauf qu'ils n'ont pas toujours la connaissance technique, et les projets se passent mal.

Et ne cherchez pas juste à cocher la case réglementaire. L'objectif, ce n'est pas d'installer une GTB. C'est après l'installation que le travail commence avec les économies potentielles associées.

8. Message final

EcoMakers : Un dernier mot pour conclure ?

Yacine : Aujourd'hui, on vend souvent la GTB comme on vend une pompe à chaleur. Mais ça ne fonctionne pas comme ça. Une PAC, tu la poses, elle a un COP, c'est fini. Une GTB, ça se construit. Ça ne se pose pas.

Sur un même site, une GTB peut coûter 50 000 € et ne rien optimiser, ou coûter 180 000 € et faire 30% d'économies. Et attention, 500 000 € sur ce même site, ce serait du surdimensionnement inutile. Il y a un juste milieu à trouver, et il est différent pour chaque bâtiment.

C'est un marché où la demande est forte et l'offre n'arrive pas à suivre. On a tout intérêt à travailler ensemble, à collaborer, à se faire accompagner sur ce qu'on ne maîtrise pas. Plutôt que de tirer les prix vers le bas et de se retrouver avec des GTB qui ne servent à rien.

« La GTB, c'est le cerveau du bâtiment. Quand elle est bien réglée, tout suit. Il y a des économies exceptionnelles à aller chercher pour nos clients, à nous de leur montrer. »

Les chiffres à retenir

1°C = 7%
de surconsommation
30%
d'économies sur GTB neuve mal paramétrée
70k€ vs 160k€
l'écart qui crée les litiges
-40%
objectif décret tertiaire 2030
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À propos de Yacine Ben Youssef

Après plusieurs années comme Chef de Projet et Responsable d'Affaires GTB pour des intégrateurs et bureaux d'études en Île-de-France, Yacine Ben Youssef a fondé Smart Tech Engineering pour accompagner directement les décideurs : leur permettre de reprendre en main leurs projets GTB et d'en faire de vrais outils de performance énergétique.

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